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Mercredi des cendres

Les arbres qui nous entourent sont comme un défi à la loi de la pesanteur. Nous savons que leur équilibre dépend de la vigueur de leurs racines, dans le secret de la terre, là où nous ne voyons rien, là où un œil exercé peut les deviner. Le partage est une sorte de défi à la loi de l’égoïsme, de tout ce qui ne fait que nous ramener à nous-mêmes, de tout ce qui fait des autres une sorte de terre lointaine où on ne va jamais. Le jeûne est une sorte de défi à ce besoin d’avoir, qui nous traverse tous, à cette sorte d’allergie à tout ce qui évoque le manque, le besoin. La prière est une sorte de défi au bruit du monde et à son incapacité à faire silence, une sorte de défi à tout ce qui nous propulse constamment vers l’extérieur, au lieu de favoriser la vie intérieure, la vie spirituelle.

Pour relever tous ces défis, chaque année, au début du carême, l’Evangile nous ramène à ce qui doit nous permettre de trouver un équilibre toujours difficile. Lui aussi nous ramène à la racine, dans le secret où seul l’œil du Père est appelé à voir. Chaque année, nous sommes ainsi invités à étendre ou laisser s’étendre les racines qui vont nous permettre de rester debout quand il s’agit de partager, de jeûner, de prier. Rester debout et ne pas nous laisser abattre par tant de sollicitations contraires, qui sont comme autant de tempêtes et de vents violents à l’assaut de ce que nous voulons édifier.

 

Dans le secret du Père. Peut-être qu’une des grandes ascèses du carême se trouve là, pour nous qui aimons tant toucher les résultats du doigt, pouvoir les montrer, voire les exhiber. Dans le secret du Père. La qualité de notre prière peut ne pas apparaître, l’abondance avec laquelle nous partageons, la rigueur avec laquelle nous jeûnons, tout cela peut ne pas apparaître non seulement aux autres, mais même à nous-mêmes. J’ai parlé d’ascèse. Je devrais plutôt parler de pauvreté, celle du cœur, celle dont les béatitudes nous ont parlé tout récemment, celle que Dieu lui-même a vécue.

 

Nous savons que Dieu est souvent ressenti comme une sorte de défi à l’humanité, comme si sa présence mettait l’homme en déséquilibre. Dieu lui-même a voulu relever ce défi. Nous savons comment il s’y est pris. Il a développé des racines de plus en plus étendues, de plus en plus profondes, jusqu’à s’enraciner totalement dans l’homme lui-même, dans un homme bien concret. Nous savons jusqu’où a été cet enfouissement. Et saint Paul a audacieusement parlé de la pauvreté et du dépouillement qui se sont ainsi manifestés dans le secret du père.

 

Je pense qu’au début du carême, l’Evangile nous invite à nous installer dans le même secret. Pas l’anonymat, la cachotterie. Mais le secret du Père, celui qui a fait que Dieu lui-même a partagé, a jeûné, a prié. Et ceci doit nous être un grand encouragement. Mon jeûne, quel qu’il soit (je n’ai même pas à en juger), rejoint celui du Christ dans le secret du Père. Mon partage, quel qu’il soit (je n’ai même pas à en juger), rejoint tous ces gestes par lesquels le Christ a partagé dans le secret du Père. Ma prière, quelle qu’elle soit (je n’ai même pas à en juger), rejoint tous ces instants que le Christ a passés dans le secret du Père. Rejoindre ainsi le Christ dans toutes ces démarches m’empêche de me grandir à mes propres yeux, m’interdit aussi de me laisser écraser par mes propres incapacités.

 

Si le carême est un temps qui doit nous préparer aux célébrations pascales, nous acheminer jusqu’au grand jour de Pâques, comment ne serait-il pas un temps où nous accompagnons le Christ abandonnant progressivement les vues humaines qu’il pouvait avoir pour épouser celles de son Père. Jusqu’au jour où il dira : je me remets entièrement entre tes mains. Cela, il l’a dit dans le secret le plus absolu. Nous croyons que son Père le lui a revalu. Il nous le revaudra à nous aussi.