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La Samaritaine : du besoin au Désir

Homélie pour le 3e dimanche du Carême – an A (Jean 4, 5-42)

La question qui nous est posée ce matin par les lectures de cette liturgie est la suivante : Dieu connaît-Il notre soif et peut-Il l’abreuver ? Pourquoi ces déserts, parfois, où l’on meurt de soif ? Moïse lui-même perd cœur en face de cette question.

(Nous ne connaissons que rarement, dans nos régions, une pénurie d’eau. Et pourtant, le problème de la juste répartition de l’eau potable questionne l’économie mondiale.)

La première lecture, Exode 17, 3-7, nous affirme que Dieu, au centre du Désert rocailleux, au lieu de la rencontre suprême, là même Il peut faire jaillir l’eau de la vie .

L’Évangile, Jean 4, 5-42, prolonge le sens de cette affirmation. Il nous conte la rencontre, mystérieuse et fascinante à la fois, entre Jésus et la Samaritaine. Pour entrer dans la cohérence de ce dialogue étonnant, essayons d’en suivre, pas à pas, toutes les étapes.

Jésus a soif : il participe à notre soif, avivée par la fatigue. Il s’assied près d’un puits, un de ces lieux où les hommes se rassemblent pour tenter de combler leur besoin vital. Une femme est là (peut-être pas par hasard). Elle est équipée pour puiser de l’eau (une jarre, une outre, une corde) et possède ainsi une sorte de suprématie sur ce passant démuni, supériorité dont elle s’apprête à jouer, peut-être). Jésus demande à boire : il avoue ce besoin qu’il connaît avec nous, et implore le partage. Il se situe en position de vulnérabilité. Il adresse sa requête à une femme, un étrangère, rompant ainsi avec la prudence des interdits : - interdit social qui séparait les hommes des femmes ; - interdit national qui cloisonnait juifs et samaritains. (A plusieurs reprises, l’Evangile nous laisse deviner la liberté tranquille de Jésus qui n’hésite pas à transgresser les coutumes ou les lois lorsque celles-ci paralysent la relation.). La Samaritaine en est d’abord stupéfaite. Elle réagit avec un mélange de surprise et de provocation coquette : elle fait attendre sa réponse, elle se laisse désirer.

Et cela paraît décider Jésus à accéder aussitôt du plan des besoins à celui du Désir, à l’autre soif, la sienne sans doute, mais celle de la femme aussi, au-delà de tout besoin immédiat : « Ah ! Si tu connaissais le don de Dieu, et si tu savais qui est celui qui te demande à boire, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive ! ».

Voici donc que la situation se retourne : à ce niveau, Jésus semble posséder quelque chose qu’elle n’a pas, elle … C’est que le Désir de Jésus est clarifié, orienté, ouvert sur la seule réponse possible, alors que la voici révélée dans la béance de son propre besoin, insatisfait, sans cesse renaissant, mais encore confus.

Il importe ici de reprendre la distinction, sans doute connue, entre ‘besoin’ et ‘Désir’ : - le besoin est ce qui meurt en nous pour un temps lorsqu’il est comblé par son objet : j’ai soif, je bois, ma soif est éteinte provisoirement ; - le Désir au contraire s’avive indéfiniment lorsqu’il touche à son terme : celui qui est éveillé au mouvement de l’amour véritable, à sa tension, à son élan, ne cesse d’aimer toujours davantage .

« Ah ! Si tu savais le don de Dieu ! » . Il s’agit d’ouvrir notre regard intérieur, de plonger jusqu’aux racines du besoin, jusqu’à la naissance du Désir, - de creuser en nous ce puits du Désir pour y laisser jaillir l’eau vive, celle dont le Christ est la seule source.

La femme se défend encore, elle résiste dans la logique des besoins : « Tu n’as rien pour puiser ! Tu es pauvre de moyens à ce niveau. D’où te viendrait cette eau vive ? » ..

Alors Jésus reprend patiemment : « Toi, tu me proposes l’eau qui désaltère un moment. Tu me parles de la soif qui meurt et qui renaît sans cesse. Moi, je te parle d’une autre soif, d’un autre Désir, le Désir de vivre en vérité et en plénitude. Et à ce Désir-là je connais une réponse, une source jaillissante pour la vie définitive ! » .

Cette fois, le Désir profond sourd dans le cœur de la femme : « Alors, Seigneur, donne-la moi, cette eau-là, que je ne connaisse plus la soif trompeuse ! ». Et la réponse de Jésus, qui pourrait déconcerter une première lecture, s’avère au contraire profondément cohérente : « Va chercher ton mari ! », c’est-à-dire : ‘ Tu me demandes d’étancher ta soif, de répondre à ton Désir profond .. Va donc chercher celui qui t’avait été donné pour connaître ce Désir, pour lui donner un sens, va chercher celui que Dieu t’avait donné à aimer ! » ..

La Samaritaine résiste une dernière fois : « Je n’ai pas de mari ! ». Et c’est vrai : faute d’avoir approfondi son besoin amoureux en Désir, en reconnaissance de l’autre, elle est passée vainement de mari en mari : aucun n’a pu la combler ni l’orienter, son cœur est resté assoiffé. Et voici que Jésus le lui fait connaître. Elle qui croyait posséder le secret du désir des hommes se découvre nue et pauvre, et reconnaît qu’elle n’a jamais su aimer. Cette révélation la bouleverse et, d’emblée, elle laisse monter de son cœur l’appel vers Dieu : « Seigneur, tu me connais, tu m’as reconnue dans l’acuité d’un regard qui vient de Dieu : tu es un prophète ! Alors, explique-moi : où faut-il chercher Dieu ? Sur quel sommet ? »..

Cet appel permet à Jésus d’annoncer la dernière étape : « L’Heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs de Dieu le reconnaîtront comme Père en Esprit et en vérité ! ».

Et nous savons, Frères et Sœurs, que la vérité de ce Dieu-Père est Amour, et que l’Esprit qui nous le fait connaître est le mouvement qui nous porte à aimer, qui nous donne comme le ‘goût’ de Dieu, dans l’expérience de l’amour vrai.

Cette fois, la femme est convaincue : dans cet homme inconnu et démuni, elle a rencontré la vérité de Dieu qui libère. Son cœur mis à nu est comme remis à neuf. Elle cherche déjà à partager sa conviction, sa richesse nouvelle. Elle peut retourner la tête haute vers sa communauté : quelqu’un l’a reconnue et lui a donné le sens de son cœur. Elle qui pensait séduire cet étranger piégé par la soif, la voici restaurée dans ses possibilités de relation authentique.

Le reste de l’histoire est bien connu. Les disciples reviennent et s’étonnent : Jésus parle à une étrangère ! Mais il les a surpris déjà par sa liberté. Aussi ne risquent-ils que la question indirecte et un peu sournoise : ‘ Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ?’ Alors, de même qu’il est passé tout à l’heure de la soif immédiate à la soif profonde, Jésus tente de les amener de la nourriture matérielle à celle qui fait vivre pour l’éternité : l’ouverture amoureuse et efficace à la volonté du Père . Et il ajoute : « Le grain qui va nourrir d’autres hommes pour cette vie-là est déjà mûr ! ».

Sœurs et Frères, ce récit a été lu pour nous ce matin : chacun des acteurs de cette scène interpelle une part de nous-mêmes. Qui de nous, d’abord, ne connaît – n’a connu – ce temps de midi, à mi-chemin entre deux étapes, où peut-être, dans la vibration de l’air enfiévré, les évidences vacillent et tremblent les certitudes ? Où l’immédiat seul semble garder une consistance ? La fatigue du voyage nous rétrécit et le besoin immédiat nous absorbe : nous avons soif ! Les pauvres ressources humaines sont là, qui peuvent – comme on dit – tromper un moment notre soif. Nous nous adressons mutuellement nos requêtes. Et nous pouvons tenter de nous donner l’un à l’autre l’illusion d’une réponse définitive. Nous pouvons ainsi nous mystifier réciproquement et courir de réponse en réponse, de déception en déception : n’est-ce pas le thème banal de toute aventure humaine, de toute une littérature aussi, depuis Saint Augustin jusqu’à Musset, Claudel ou Ingmar Bergman ? Jésus en connaît le secret, lui qui part de nos besoins pour les creuser en désirs, et pour orienter enfin notre Désir vers son terme : aimer en vérité, et reconnaître dans cet amour qui est Dieu.

Sœurs et Frères, il est encore en autre aspect à cette rencontre : qui de nous n’a ressenti un jour, comme la Samaritaine, un certain étonnement devant celui que le hasard avait placé sur notre chemin et qui, dans la simplicité de son dénuement, interpellait notre suffisance ? Nous avons sans doute de quoi puiser aux ressources humaines ; lui ne le peut pas. Mais sa soif frustrée a mis à nu sa recherche profonde ; et il peut nous en faire le partage. Cet échange nous étonne : lui, le pauvre, possédait une richesse dont notre cœur avait soif. Et, dans cette rencontre peut-être, passe le regard de Dieu qui nous révèle à nous-mêmes, et sa Parole qui nous libère de nos entraves : ‘ une seule chose te manque ‘…

Or, cette réflexion à propos de nos expériences individuelles, nous pourrions encore la prolonger jusqu’au niveau de nos rencontres de communauté à communauté, de peuple à peuple, de culture à culture : les affamés d’aujourd’hui n’ont-ils pas à interpeller notre Désir ? Et, s’il nous arrive de temps en temps d’être pour eux les bons samaritains, n’ont-ils pas eux aussi quelque chose à ouvrir dans notre cœur de samaritaine qui se croit armée pour puiser aux ressources humaines.

Ainsi l’Evangile d’aujourd’hui questionne notre lucidité, notre vérité face à celle de Dieu : - connaissons-nous, reconnaissons-nous le sens de notre Désir vrai ? - Savons-nous l’écouter, le laisser nous ouvrir, rester béants, sans réponse immédiate, cheminant ensemble vers l’Absolu du seul Amour, l’Esprit de Dieu qui nous l’offre en partage ?

La Parole de Jésus a fait mûrir le grain. Sa mort a broyé et pétri le seul pain qui puisse nourrir notre vie. Sa vie ressuscitée a libéré l’Esprit d’Amour qui peut changer le monde. C’est notre espérance et le sens de notre rencontre, ce matin. Amen !