Commentaires de la Règle de saint Benoît

(RB 39) Mangez et goûtez

1Il suffit, nous semble-t-il, pour le repas quotidien…à toutes les tables de deux mets cuits, à cause des infirmités diverses. 2Ainsi celui qui ne pourra s'accommoder d'un mets pourra manger l'autre. 3 …De plus, s'il se trouve des fruits ou des légumes frais, on ajoutera un troisième plat….

6S'il arrive que les frères ont travaillé plus qu'à l'ordinaire, l'abbé pourra, s'il le juge opportun, ajouter encore quelque chose, 7pourvu qu'on évite tout excès et que jamais un moine ne soit surpris par l'indigestion. 8Rien, en effet, n'est aussi contraire à tout chrétien que l'excès de table, 9comme dit Notre Seigneur: "Prenez garde que vos cœurs ne s'appesantissent par l'excès." (Lc 21,34)

10Aux enfants on ne servira pas la même quantité de nourriture, mais une plus petite qu'aux adultes, en gardant la sobriété en tout…

Quoi qu’il en soit de la réalité culinaire, telle qu’elle était vécue au temps de s. Benoît, celui-ci manifeste une réelle attention au goût. Deux mets à prévoir, de façon que chacun y trouve à son goût. La bête bouffe, a-t-on écrit, tandis que l’homme goûte. Sans le goût, on risquerait donc de quitter l’état d’homme. Ce à quoi s. Benoît se refuse certainement. En prévoyant la diversité, il sauvegarde aussi l’humanité.

Il faut en dire autant de la précision apportée : deux mets cuits. Les gastronomes l’affirment : rien ne dépasse en excellence l’ordre du cuit, la maîtrise de la cuisson révèle la maîtrise du cuisinier. Le feu fait fondre et invente des voisinages que la nature (ou le cru) ne procure pas. Ici aussi, le goût est mis à l’honneur. Oserait-on parler de culture ?

Quant aux mises en garde contre l’excès, elles dépassent le simple conseil médical d’éviter l’indigestion. Elles sont aussi davantage qu’une invitation à l’ascèse. L’excès ne permet plus le goûter, il peut même le dénaturer, voire l’anesthésier.

S’il est vrai que la sagesse vient après le goût et ne peut advenir sans lui, que la sagacité suppose la sapidité, s. Benoît écrit ici un chapitre littéralement sapientiel. On peut en tout cas lire ainsi ce texte, alors moins désuet qu’il n’y paraît.