Textes à emporter

Où se trouve la sainteté ?

Les saints que nous fêtons ensemble aujourd’hui sont parfois des originaux. C’est bien connu. Une de leurs originalités c’est de lire les Béatitudes à l’envers. Je veux dire : en commençant par la deuxième ligne. Heureux ceux qui voient Dieu, ils auront le cœur pur. Heureux ceux qui vivent dans la terre promise, où coulent le lait et le miel, cela les rendra doux. Heureux ceux qui savent que Dieu leur fait miséricorde, cela les rendra eux-mêmes miséricordieux. Heureux ceux qui se reconnaissent fils de Dieu, ils deviennent alors des artisans de paix. Heureux ceux qui se sentent rassasiés par la présence de Dieu, cela leur donne davantage encore faim et soif de justice. Heureux ceux qui sont riches de posséder le royaume des cieux, ils savent que c’est la vraie pauvreté du cœur.

C’est original, mais ce ne l’est qu’à moitié. Les saints ont tous compris que la sainteté, c’est un don, que cela vient de Dieu, que ce n’est pas au bout de nos efforts ou de nos mérites. Les saints vivent continuellement en présence de Dieu, ils sont comme envahis par lui, ils sont comme imprégnés de la vie de Dieu. Comment ne pas avoir alors un cœur pur ? comment ne pas reproduire tout ce qui se trouve dans le cœur de Dieu ? La miséricorde, la paix, la douceur, et tout ce que les Béatitudes viennent de nous décliner.

Pour le dire encore autrement, les saints ont compris le véritable sens et la véritable portée de cette parole du Christ : « Cherchez d’abord le royaume des cieux, et tout le reste vous sera donné par surcroît ». Cherchez d’abord la source, cherchez d’abord la racine, le fleuve et le fruit viendront alors comme de soi, pour ne pas dire automatiquement, un mot qui ne convient absolument pas ici. La sainteté n’est pas une conséquence de la pauvreté ou de la pureté du cœur, elle ne vient pas de la miséricorde que nous pourrions avoir envers les autres : c’est la pauvreté du cœur qui est le signe de la sainteté que Dieu nous accorde, c’est la pureté du cœur qui signale la présence en nous de l’Esprit. Saint Paul l’a bien dit, quand il énumère les fruits de l’Esprit, c’est-à-dire ce qui vient de l’Esprit et non pas ce qui provoque sa venue. 

Cela explique probablement pourquoi nous ne désirons pas assez êtres des saints, pourquoi nous n’en avons souvent même pas le désir. D’abord nous confondons le fait d’être saint et le fait d’être reconnu comme tel par l’Église, d’être canonisé. Ensuite nous pensons que désirer être saint, c’est de l’orgueil, ou que cela nous dépasse, ou que ce n’est pas notre genre. Nous oublions ainsi la parole de l’Écriture qui dit : Soyez saint parce que je suis saint (Lév. 11, 44), ou encore : Dieu nous a donné une vocation de sainteté (2 Tite 1, 9). Une parole qui s’adresse à tout le monde, sans exception.

Mais comment pourrions-nous fêter les saints, si nous ne sommes pas en communion avec eux ? Comment être en communion avec eux, si nous ne vibrons pas à ce à quoi ils ont vibré, si nous ne désirons pas ce qu’ils ont désiré, si nous ne sommes pas attirés par ce qui les a attirés ? 

Je vais maintenant laisser le mot de la fin à quelqu’un que l’Église a reconnu comme étant ce que nous appelons un « bienheureux ». Autrement dit quelqu’un qui a compris le sens du premier mot des Béatitudes : « heureux ». Ce quelqu’un s’appelle Columba Marmion. Ce qu’il dit vaut la peine d’être retenu et est de nature à nous encourager à désirer la sainteté et à la mettre là où elle se trouve. Le Bienheureux Columba Marmion a donc devant lui une religieuse dont il voudrait faire une petite sainte (ce sont ses propres mots). Et voici ce qu’il lui dit et qu’il vaut la peine de retenir : «Faites tout par amour, tout simplement, et ne soyez pas étonnée de ne pas toujours être aussi parfaite que vous le voudriez. » (20 avril 1922, Correspondance, p. 1197).