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Carême : Dans le secret du Père

Jésus a faim. Le Fils de Dieu a faim. Dans la vie de Dieu, c’est une nouveauté. Dieu, à qui nous demandons toujours tout, se met à avoir besoin de quelque chose. Dieu a faim, qui a pourtant affirmé que s’il avait faim, il ne viendrait pas nous le dire, qu’il a tout ce qu’il faut pour se servir. Jésus, qui nous a appris lui-même à demander le pain quotidien, en manque cruellement.

Jésus est tenté. Le Fils de Dieu est tenté. Dans la vie de Dieu, c’est une grande nouveauté, une profonde transformation, pourrait-on dire. Le mal entre dans la vie de Dieu. Jusque maintenant, Dieu avait repoussé le mal, le péché. Il l’avait fustigé, haï, puni, pardonné aussi. Il ne l’avait pas laissé entrer en lui. Voici qu’aujourd’hui, la possibilité du mal pénètre au plus profond de lui-même. Jésus, le Fils de Dieu, est tenté. Cela veut dire qu’il ne refuse pas tout de suite le mal, il éprouve de la sympathie pour le péché, il se laisse approcher par lui. Il y a au moins un instant de connivence entre Dieu et le Tentateur. Si tu es le Fils de Dieu, fais ceci, fais cela, et tout sera à toi.

 

Cette nouveauté introduite dans la vie de Dieu a quelque chose de troublant. Le seul fait qu’elle existe casse notre manière habituelle de penser à Dieu, de parler de lui, de nous le représenter. Pour dire les choses plus positivement : cela nous dévoile une dimension de Dieu que nous osons à peine nous dire à nous-mêmes. Dieu qui a faim, qui a besoin de quelque chose. Dieu qui éprouve cette propension au mal que nous ne connaissons que trop bien, mais dont nous n’osons pas imaginer qu’un jour, elle ait pu se trouver dans le cœur de Dieu. Il fallait être l’Evangile pour oser. Et l’Evangile n’est pas là pour lui-même. Il est là pour nous. S’il est audacieux, c’est pour que nous le soyons également.

 

L’ouverture du carême nous a invités à vivre dans le secret du Père. L’Evangile nous dit aujourd’hui que ce lieu est loin d’être calme, sans heurts, sans secousses, sans combats. Le cœur de Jésus est ce lieu où le Père voit ce que le Fils fait dans le secret, ce que nous faisons dans le secret. Et dans le cœur de Jésus, il y a désormais deux passions qui se rencontrent : celle de Dieu et celle de l’homme, de l’humanité. Jésus est le premier à supporter le choc que peut représenter cette rencontre. Et dans cette rencontre, il n’y a pas que l’homme qui est secoué, Dieu lui-même est ébranlé : il est tenté.

 

Le temps du Carême propose aux futurs baptisés de refaire rapidement le parcours des grandes réalités de la foi qu’ils vont embrasser. Les évangiles lus chaque dimanche doivent les y aider. La même démarche nous est également proposée, à nous qui avons déjà reçu le baptême. Nous voilà donc invités à laisser venir la question de la possible présence du mal au cœur même de Dieu. « Il a été fait péché vivant » écrit saint Paul à propos du Christ. Formule audacieuse, qui mérite notre réflexion priante, notre « rumination » auraient dit nos lointains prédécesseurs dans la vie monastique.

 

Si, pendant ce Carême, je suis invité à vivre dans le secret du Père, à habiter dans le cœur du Christ, cela ne me met à l’abri d’aucun combat. C’est même le lieu où le choc est le plus fort entre l’homme et Dieu, entre moi et Dieu. Ne l’oublions pas : c’est le lieu où, un jour, Dieu se sentira abandonné par Dieu. Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Le vrai combat du Carême me semble être celui-là : oser s’aventurer là où Dieu s’est aventuré, oser s’y aventurer parce que Dieu lui-même s’y est aventuré, oser s’y aventurer parce que Dieu a fait le parcours avant nous. Oser s’y aventurer parce qu’en repoussant victorieusement le Tentateur, Jésus se donne la possibilité de prendre sur lui le péché du monde, d’être « péché vivant », pour rappeler l’expression de saint Paul. Il se donne la possibilité d’être celui qui nous sauve du péché. Pâques en sera l’expression définitive. Mais déjà l’eucharistie nous fait habiter dans ce lieu secret où l’amour du Père s’est montré le plus fort.