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Huit fois heureux

Vous connaissez tous de ces amis ou de ces proches qui aujourd’hui vous confient leur mal-être : Ils vivent dans un stress insupportable, noyés dans des obligations et des activités débordantes : travail, famille, argent. Apparemment ils ont tout pour être heureux : belle maison, bonne situation, des enfants aimants ; ils cherchent cependant du temps et un havre de paix où retrouver une certaine sérénité et quelqu’un capable de les écouter jusqu’au bout. Devant la vie qui s’affole, les rythmes qui s’accélèrent, il est utile, voire indispensable, de prendre un peu de recul, voire de la hauteur.

C’est ce que fait Jésus, après, nous dit Matthieu, avoir parcouru à grande allure les bords du lac de Galilée, enseignant, guérissant, étant constamment entouré d’une foule qui le presse de toutes parts. Il prend de la hauteur avec ses disciples, et là, comme Moïse jadis, il déroule une charte ; il ne s’agit plus seulement de lois à appliquer, mais d’un bonheur à envisager, à vivre et à partager. Depuis le début de son ministère, Jésus a beaucoup voyagé, écouté, parlé, reçu des confidences, vu la misère des laissés-pour-compte, la souffrance des malades, la timidité des petits, l’accablement de ceux et celles que l’on harcèle et persécute. Au fond, s’il revenait aujourd’hui dans nos villes et nos villages, il discernerait, comme naguère, dans les humbles du pays, dans le reste de ceux qui renoncent au mensonge, à la tromperie, et à la corruption –comme le décrivait tout à l’heure le prophète Sophonie – les huit béatitudes qu’il proclame ainsi du haut d’une colline pour que l’écho s’en déverse jusque dans la plaine.

Ces heureux que Jésus tire de l’ombre, il les voit devant lui dans ces affamés de paroles qui font vivre, dans tous ceux et celles qu’il faut remettre debout, dans ceux et celles qu’une espérance invincible met en route, des doux, des pacifiques, des pauvres de cœur, des artisans de réconciliation, tous des hommes et des femmes qui ne paient pas de mine. Ils ont en eux ce trésor d’une ou plusieurs béatitudes inscrites au plus profonds d’eux-mêmes, parfois même à leur insu. Le génie créateur de Jésus consiste à les repérer, et à leur dire qu’ils sont, ou seront, bientôt sur le chemin du Royaume. Il leur découvre qu’ils ne sont pas seuls, et les invite à le suivre pour entamer avec d’autres, solidairement, la marche des gens heureux. Mais à la surprise des disciples et très certainement de tous les auditeurs, ce bonheur proclamé par Jésus est presque toujours lié à quelque disgrâce, à quelques manques : la pauvreté, les larmes, la faim, la soif, le manque de justice et de paix, le harcèlement, la persécution. Quant à la douceur, la miséricorde, le souci de la réconciliation, la soif de justice, voilà des attitudes qui, hier comme aujourd’hui, ne sont guère payantes aux yeux du monde. C’est comme si le Royaume de Jésus ne se laissait entrevoir qu’à travers un certain creux de l’existence humaine, à travers un vide qui attend d’être comblé. Heureuse faim, heureuse soif, heureux manque, car en ces creux, en ces attentes – parfois ressentis comme lancinantes, mais acceptées devant Dieu – peuvent se lire les signes du Royaume qui vient. Tout au long de son itinéraire missionnaire à travers les chemins de Palestine, Jésus va sans cesse tirer de l’ombre des hommes et des femmes qui vivent déjà ou vivront peu à peu à son contact les scintillements intérieurs de ces huit bonheurs. Ils ont des visages : ce sont les disciples, mais aussi le paralytique, l’aveugle de Bethsaïde, Zachée, la femme qui touche son manteau, le lépreux reconnaissant, et tant d’autres, mais surtout ceux et celles qui à l’instar de Marie, sa mère, accueillent pleinement la parole, la gardent dans leur cœur et la mettent en pratique.

A force d’entendre, de proclamer ces huit bonheurs, ou ces huit ‘mises en route’, comme le suggère la traduction d’André Chouraqui, nous voyons en fait se dessiner peu à peu le visage d’un homme : Jésus-Christ. S’il a discerné dans les autres les empreintes de ce bonheur qui n’est pas tombé du ciel, il a en même temps dessiné son propre portrait, et, à travers celui-ci, le portait même de Dieu. Il s’est dit lui-même afin que d’autres puissent à sa suite porter en eux ce même reflet de son visage et le transmettre. Que d’hommes et de femmes portent aujourd’hui, au jour le jour, pauvrement, obstinément, souvent à leur insu, l’humanité à naître. Depuis Jésus-Christ ceux qu’habitent les béatitudes cherchent toujours à changer le monde, à commencer par celui qui les entoure. On les traitera sans doute de naïfs ou de doux rêveurs ou de fous selon le monde, comme le dit Saint Paul dans la seconde lecture. Don Helder Camara disait : « lorsqu’on rêve seul, ce n’est qu’un rêve, lorsque nous rêvons ensemble, c’est le commencement de la réalité. » Pour eux comme pour nous, percevoir que Jésus est celui qui non seulement rêve d’un bonheur, mais désire l’accomplir dans chaque histoire humaine, c’est réellement entrer en Terre Promise, être consolés, rassasiés, recevoir miséricorde, voir Dieu, être appelé fils de Dieu, au prix de contradictions, voire de persécutions par lesquelles la vie de Jésus est passée avant nous. Voilà l’héritage qui nous est promis ! Dans chaque Eucharistie cette vie, la sienne, nous est donnée en partage chaque fois que nous proclamons sa mort et sa résurrection et que nous voulons avec lui construire ce bonheur où rassembler son peuple. Oui, Dieu est à l’œuvre en ce monde. Il nous précède, et des hommes et des femmes creusent des chemins de bonheur pour leurs frères et avec eux .

Nous laisserons-nous entraîner comme eux dans cette longue ballade des gens heureux ? Voilà un programme pour nous mobiliser dans notre marche vers Pâques durant le Carême qui commence dans trois jours. Ce n’est pas un temps de grisaille, mais c’est un temps pour gens heureux et pour ceux et celles qui ont décidé de l’être. En avant donc les pauvres de cœur, les artisans de paix, les miséricordieux, les assoiffés de justice. Voici venir le temps, le temps favorable, les jours du salut.