Commentaires de la Règle de saint Benoît

(RB 2, 34-38) Le gardien des âmes

34Qu'il pense sans cesse que ce sont des âmes qu'il a reçues à conduire et qu'il devra en rendre compte.

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Et, de peur qu'il ne se préocupe à l'excès de la modicité des ressources du monastère, il se rappellera qu'il est écrit : "Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice : le reste vous sera donné par surcroît";

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et encore : "Rien ne manque à ceux qui Le craignent."

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Qu'il sache donc bien que ce sont des âmes qu'il a reçues à conduire; qu'il soit prêt à en rendre compte.

38Quel que soit le nombre de frères placés sous sa garde, qu'il sache avec certitude qu'au jour du jugement il devra rendre compte au Seigneur de toutes ces âmes, et de plus, sans nul doute, de la sienne propre.

Qu'y a-t-il de si précieux dans l'âme pour qu'elle doive faire l'objet de tant de soins ? Qu'y a-t-il en elle à sauvegarder pour que saint Benoît recommande à l'abbé (2,38) et au cellérier (31,8) d'avoir à coeur de la garder ? De quoi l'âme est-elle le lieu pour qu'il faille la gagner (58,6) ou pour qu'elle accueille la crainte de Dieu (53,21) avant d'être au service de l'accueil des hôtes ?

Quiconque a un jour risqué et sauvé son existence, quiconque est un jour "passé" d'un point à un autre se sait doué d'une âme, se sait le lieu d'un espace dont le Magnificat décrit avec éloquence les frontières : l'humilité de la servante et la grandeur de Dieu. Entre les deux se glisse mon âme. On comprend qu'il faille la sauver, qu'il faille la préserver et garder cet espace où l'écart entre Dieu et moi est le théâtre de si grandes choses.

Encore faut-il vouloir s'y exposer, vouloir traverser cet espace, vouloir s'y perdre pour s'y sauver. L'abbé est le gardien de cette volonté d'exposition. S'il a reçu des âmes à conduire, ce n'est pas pour exercer sur elles un pouvoir dictatorial, mais bien pour les amener à mesurer leur humilité tout autant que la grandeur de Dieu. S'il a des comptes à rendre, ce sera de savoir s'il a été à même d'amener son troupeau - et à commencer par lui - à opérer ce "passage" qui peut aller de la Terre à Dieu, là où l'âme veut se laisser gagner par la grandeur de Dieu devenue la sienne.